LA JUSTICE CLIMATIQUE AU SENEGAL : LACUNES POLITIQUES ET PLAIDOYER POUR LE CHANGEMENT
Le rôle des communautés de pratique dans les consultations locales : l’exemple de Kew gui Agency et Association vacances verte
Introduction
La justice climatique repose sur l’idée que les populations les plus vulnérables aux effets du changement climatique sont aussi celles qui y ont le moins contribué. Au Sénégal, les aléas climatiques aggravent des inégalités sociales déjà profondes. Le pays est confronté à la montée des eaux, à la désertification, à la baisse de la productivité agricole, mais aussi à une gouvernance encore trop centralisée qui limite l’autonomisation des acteurs locaux. Ce rapport propose une lecture politique de ces enjeux et plaide pour une approche plus inclusive et équitable.
Le Sénégal est à la croisée des chemins entre un développement économique fondé sur l’exploitation de ressources naturelles stratégiques (gaz, pétrole, zircon, or) et une transition écologique qui tarde à se structurer. Ce paradoxe exacerbe les vulnérabilités climatiques d’un pays déjà soumis à la montée des eaux, à la salinisation des terres, à l’insécurité alimentaire et à la migration climatique. Les efforts institutionnels pour encadrer cette transition sont encore limités. Bien que plusieurs cadres stratégiques existent — comme la Stratégie nationale de développement durable (SNDD), la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) ou l’acte 3 de la décentralisation — ceux-ci peinent à intégrer la justice climatique comme pilier transversal, et à traduire les intentions politiques en pratiques territoriales équitables.
Constats clés :
La justice climatique est peu prise en compte dans les politiques publiques nationales, malgré la reconnaissance des enjeux environnementaux.
Les populations rurales, les femmes et les jeunes sont peu associés aux décisions qui les concernent.
Les ressources financières et techniques sont inégalement distribuées entre les territoires.
L'éducation environnementale reste marginale dans les programmes scolaires, et les capacités d’action citoyenne sont limitées.
Voix des territoires : ce que disent les communautés
Dans plusieurs zones du pays, les citoyens soulignent des difficultés concrètes :
« Nous savons que le climat change, mais personne ne nous forme ou ne nous consulte. On nous parle de résilience, mais on ne nous donne pas les moyens d’agir. » Mariama, habitante de la zone de Bargny
« Nos enfants quittent l’école pour migrer, car la pêche ne nourrit plus. On a besoin de solutions durables, pas de discours. » El Hadji, pêcheur à Rufisque
« Justice climatique = Justice sociale + Participation + Savoirs locaux » Un étudiant de l’UCAD
“C’est quoi l’environnement ?” Un élève du Centre Talibou Dabo lors du sommet des acteurs du changement
Ces voix montrent la nécessité de créer des espaces d’expression et de co-construction de politiques locales entre les jeunes et les leaders.
Les communautés de pratique: levier d’action locale
Les communautés de pratique (CdP) constituent une méthode innovante d’apprentissage collectif, de plaidoyer et de renforcement de la gouvernance locale. Dans le cadre du programme sur la justice climatique porté par Ashoka, plusieurs CdP ont vu le jour dans vingt établissements scolaires pilotes. Elles offrent un espace d’échange entre jeunes, enseignants, activistes et leaders communautaires, favorisant le partage d’expériences et l’émergence de solutions adaptées aux réalités locales.
Des résultats prometteurs sont déjà observés : la création de jardins écologiques, l’organisation de campagnes locales de sensibilisation et l’instauration de dialogues intergénérationnels sur des thématiques clés telles que l’eau, la terre et l’avenir. Ces communautés rassemblent une diversité d’acteurs engagés autour d’objectifs communs liés à la justice climatique, parmi lesquels des organisations communautaires, des leaders locaux, des jeunes, des femmes, des chercheurs, des organisations de la société civile et des institutions.
Leur rôle dans les consultations locales est essentiel. Elles facilitent le dialogue entre les différentes parties prenantes, jouant un rôle de médiation entre les autorités locales, les entreprises extractives et les citoyens, en particulier dans les zones concernées par des projets d’exploitation gazière. Elles contribuent également à documenter les impacts environnementaux et sociaux en produisant des données de terrain, en recueillant les perceptions des communautés locales et en formulant des recommandations concrètes à destination des décideurs publics. Enfin, elles renforcent la transparence et la redevabilité en créant des espaces participatifs qui permettent de rendre compte des décisions prises et de suivre la mise en œuvre des engagements environnementaux.
Communauté de pratique de Bargny : entre résistance et proposition
La commune de Bargny, en périphérie de Dakar, est emblématique de la résistance populaire contre l'implantation d’infrastructures polluantes (centrale à charbon, port minéralier, base logistique pétrolière). Une communauté de pratique y a émergé autour de l’association Koom-koom Rewmi, appuyée par des ONG internationales et des universitaires. Elle a mobilisé des outils comme la cartographie participative, recours juridiques, ateliers communautaires de prospective. Cela a eu comme impact la suspension temporaire de certains projets, renforcement des capacités juridiques locales et un plaidoyer auprès des institutions de la CEDEAO. Notamment dans la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples, L'article 24 de cette charte stipule : « Tous les peuples ont droit à un environnement satisfaisant et global, propice à leur développement ». Ce droit a servi de base pour contester les projets industriels menaçant l'environnement et la santé des habitants de Bargny. Il est possible que ce plaidoyer ait été présenté sous forme de communication directe ou de dossier juridique spécifique, non accessible publiquement.
Saint-Louis et le projet Gaz-to-Power : mobilisation proactive des pêcheurs
Avec l’arrivée du projet GTA (Grand Tortue Ahmeyim), en collaboration avec Kew Gui Agency et l’Institut panafricain de citoyenneté active, les pêcheurs de Guet Ndar à Saint Louis se sont mobilisés de manière proactive à travers une communauté de pratique qui combine plaidoyer, recherche participative et cartographie des zones d’impact pour défendre leurs droits et protéger leur environnement par des actions de sensibilisation, de plaidoyer et une organisation collective, ils ont dénoncé le manque de transparence autour du projet et exigé d’être consultés. Cela a permis de créer une innovation comme le dialogue multipartite, l’inclusion d’un protocole de compensation communautaire dans la phase d’exécution. Plusieurs cadres se sont formés en ce sens par exemple le Forum communautaire sur les enjeux pétroliers et gaziers, la Coalition de Participation Citoyenne (CPC) et la Conférence internationale sur la communauté de Guet Ndar
Lacunes politiques
Le Plan Climat et les Contributions Déterminées au niveau National (CDN) n’intègrent pas suffisamment les dimensions sociales de la transition écologique. La preuve, “dans la dernière CDN climat au Sénégal, les préoccupations des jeunes n’ont pas été prises en charge”. Les politiques de décentralisation restent également limitées dans leur mise en œuvre, notamment en ce qui concerne le transfert de compétences environnementales. L’éducation à la citoyenneté écologique est peut pris en compte dans les curriculums nationaux, de même que les fonds climat ne sont pas facilement accessibles aux collectivités et aux OSC locales. Cependant dans l’Acte 3 de la décentralisation, notamment en son article 5 des réformes sont entreprises dans la gouvernance environnementale de l’Etat.
Recommandations pour les décideurs
Les décideurs sont invités à intégrer la justice climatique dans l’ensemble des politiques publiques sectorielles, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’emploi et de l’agriculture. En effet, nous pouvons citer la réforme de Création d’un Fonds Climat Local (FCL). Aujourd’hui, les collectivités territoriales au Sénégal peinent à accéder aux financements climatiques, notamment ceux issus des fonds internationaux comme le Fonds vert pour le climat, faute de capacités administratives, techniques ou de canaux dédiés. De plus, l’Acte 3 leur reconnaît des compétences en matière de gestion environnementale, mais sans ressources suffisantes pour les exercer. Cette réforme met en place un Fonds Climat Local (FCL), décentralisé, sous gestion municipale ou intercommunale, alimenté par soient des dotations de l’État soient des partenaires techniques et financiers soit une part de la fiscalité environnementale (ex. taxe plastique, écotaxe sur l’exploitation des ressources). En effet, des communes comme Bargny ou Saint-Louis pourraient financer elles-mêmes des projets de lutte contre l’érosion côtière ou la gestion des déchets plastiques. A côté de cette réforme nous pouvons également citer celle de la gestion des déchets solides urbains où les communes ont la compétence pour la gestion des déchets, mais elles manquent cruellement de moyens financiers, techniques et humains pour mettre en œuvre des systèmes efficaces. Ce qui cause une accumulation des déchets, pollution, risques sanitaires, et faible valorisation des déchets (recyclage, compostage). Et la réforme propose une mise en place d’Agences Communales de Gestion Durable des Déchets (ACGDD) en collaboration avec la SONAGED, une formation technique du personnel communal (agents de salubrité, gestionnaires) etc.
Il est également essentiel de renforcer les capacités des collectivités territoriales afin qu’elles puissent agir efficacement en faveur du climat. Par ailleurs, la création d’espaces permanents de dialogue multi-acteurs à l’échelle locale constitue un levier important pour une gouvernance climatique inclusive. Le soutien à l’engagement civique des jeunes, notamment à travers l’école, les médias communautaires et les initiatives d’innovation sociale, doit être encouragé. Enfin, il convient de simplifier l’accès des organisations de la société civile et des jeunes aux financements liés au climat.
Encadrés informatifs :
43 % des jeunes de moins de 25 ans vivent en zones rurales exposées aux effets du changement climatique. Moins de 5 % des projets climatiques financés sont portés par des collectivités locales.
Afin de renforcer l’impact de la gouvernance climatique et de garantir la mise en œuvre concrète des recommandations formulées dans ce rapport, plusieurs actions stratégiques doivent être envisagées.
Il est essentiel de développer des partenariats renforcés. Les partenariats entre le secteur public, le secteur privé et la société civile doivent être encouragés pour conjuguer les compétences et les ressources de chacun. Le secteur privé, en particulier les entreprises locales, peut jouer un rôle déterminant en proposant des solutions technologiques adaptées aux contextes locaux. De son côté, la société civile doit continuer à soutenir les communautés dans la défense de leurs droits et la gestion durable des ressources naturelles.
La mise en place de mécanismes de suivi est également primordiale. Ceux-ci doivent comporter des indicateurs précis permettant d’évaluer les progrès réalisés, ainsi que des audits réguliers pour garantir la transparence et la responsabilité dans l’utilisation des ressources.
Un plaidoyer fort est nécessaire pour l’adoption de politiques climatiques inclusives. Les politiques climatiques du Sénégal doivent être révisées afin d’intégrer plus explicitement la dimension de justice climatique. Cela implique l’élaboration de lois et de régulations qui prennent en compte les préoccupations des communautés vulnérables et assurent une compensation pour les dégâts environnementaux causés par des projets industriels, notamment dans les secteurs miniers et gaziers.
Par ailleurs, il est crucial de renforcer la coopération régionale en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal, en tant que leader régional, doit jouer un rôle moteur dans la coordination des efforts visant à relever les défis climatiques. Une coopération transfrontalière est indispensable pour élaborer des solutions climatiques communes et adaptées aux réalités spécifiques de la région.
Enfin, la mobilisation des bailleurs de fonds et des agences internationales doit être intensifiée. Ces acteurs doivent être incités à soutenir davantage les initiatives locales et régionales. Il convient de mettre en place un financement ciblé pour les projets de justice climatique, en veillant à ce que les communautés locales en soient les premières bénéficiaires.
Le leadership féminin pour la réparation du préjudice climatique causé par les sociétés minières
Les communautés affectées par les projets d’exploitation minière et gazière demandent souvent réparation pour les préjudices environnementaux et sociaux subis. Le leadership féminin joue un rôle essentiel dans ce plaidoyer :
Un plaidoyer pour des compensations justes et équitables : Les femmes, en particulier dans les zones rurales, sont souvent les premières victimes des impacts négatifs de ces projets. Elles sont souvent porteuses des revendications communautaires en matière de réparations, en exigeant des compensations financières et la mise en place de mécanismes de réparation écologique.
Une inclusion des femmes dans les négociations : Les femmes doivent être intégrées dans les négociations avec les entreprises minières et gazières pour garantir que leurs voix soient entendues et que leurs droits soient respectés.
Deux femmes de la communauté de pratique illustrent bien ce leadership féminin : Maguette Ba fondatrice de Kew Gui Agency et Khady Camara activiste et fondatrice de l’association Vacances Verte.
L’exemple de Maguette Ba de Kew gui Agency
Maguette Ba joue un rôle de plaidoyer et de sensibilisation auprès des communautés locales, en particulier dans les zones vulnérables aux impacts climatiques. Son action se concentre sur plusieurs axes :
D’abord, un renforcement des capacités des communautés : Kew Gui organise des formations pratiques pour les communautés rurales, en particulier les femmes et les jeunes, sur la gestion des ressources naturelles et les stratégies d'adaptation au changement climatique.
Ensuite, un plaidoyer pour une gouvernance inclusive : L'agence œuvre pour la mise en place de politiques climatiques inclusives, en intégrant les voix des communautés locales dans les processus décisionnels. Maguette Ba, en tant qu'ambassadrice de l'UNICEF, met un accent particulier sur les droits des enfants et leur rôle central dans la lutte contre le changement climatique.
Enfin, un soutien à l’innovation communautaire : Kew Gui promeut des solutions locales innovantes pour la gestion de l’eau, l’agriculture durable et la conservation des écosystèmes. Ces solutions sont conçues par les communautés et adaptées à leurs réalités.
L’engagement de Khady Camara et de l’association Vacances Verte
Khady Camara est un leader reconnu dans la lutte pour la justice climatique au Sénégal. Son action se distingue par la dénonciation des impacts négatifs de l’exploitation minière et gazière : L’association Vacances Verte œuvre contre les projets d’exploitation minière et gazière qui ont des conséquences dramatiques sur les écosystèmes locaux et les moyens de subsistance des communautés rurales.
La défense des droits des femmes et des jeunes : Khady Camara plaide pour une inclusion active des femmes et des jeunes dans les processus décisionnels sur la gestion des ressources naturelles et le climat, leur offrant une plateforme pour revendiquer des droits environnementaux et sociaux d’une part et d’autres part elle mobilise la communauté à travers son association qui organise des consultations locales, des ateliers de formation et des campagnes de sensibilisation pour que les communautés prennent part aux actions de protection de l’environnement.
Le leadership religieux dans la lutte pour la justice climatique
Les guides religieux, particulièrement dans les zones rurales, jouent un rôle clé dans la mobilisation des communautés autour des questions de justice climatique. Leur influence est d’autant plus importante que les croyances locales et les traditions culturelles influencent les pratiques de gestion des ressources naturelles. Exemples d’initiatives religieuses : Certains guides religieux ont pris l’initiative de sensibiliser leurs communautés aux conséquences du changement climatique et à l’importance de la préservation des écosystèmes. Des actions telles que le reboisement et la gestion collective des ressources naturelles sont souvent menées sous l’égide des leaders religieux.
Conclusion : Plaidoyer pour une approche inclusive et transformative
La justice climatique ne peut être atteinte sans une transformation de la gouvernance. Cela passe par la reconnaissance des savoirs locaux, la redistribution des moyens d’agir et l’ouverture de nouveaux espaces de délibération. Le Sénégal peut devenir un modèle d’innovation sociale et environnementale si les efforts en faveur de l’équilibre écologique sont couplés à un véritable projet de justice sociale. Le Sénégal est à un tournant crucial de son développement, confronté à des défis environnementaux majeurs en raison du changement climatique, tout en cherchant à répondre à des impératifs économiques croissants.
La justice climatique devient donc un enjeu central pour le pays, en particulier pour les communautés vulnérables dont les modes de vie dépendent directement des ressources naturelles. Les solutions proposées dans ce rapport telles que le renforcement des capacités locales, la valorisation des solutions endogènes, et l’inclusion des femmes et des jeunes visent à garantir que la transition énergétique et climatique soit juste et équitable. En impliquant de manière significative les communautés locales, les acteurs de la société civile et les autorités publiques, il est possible de mettre en place une gouvernance climatique qui soit inclusive, transparente et durable.